Santé au travail
Absentéisme : traquer les causes, pas les malades
Un rapport du Conseil fédéral confirme une forte hausse des absences pour raisons de santé. Si le coût pour les entreprises est bien documenté, celui supporté par les salarié·es l’est moins. Au-delà des chiffres, une question demeure : qu’est-ce qui rend les travailleurs aussi malades et comment changer cela ?

Publié le 19 août en réponse au postulat Gutjahr (UDC/TG), le rapport du Conseil fédéral sur les absences et arrêts maladie au travail dresse un état des lieux inédit. En 2024, les absences pour raisons de santé ont atteint 407 millions d’heures, soit 8,5 jours par poste à temps plein – une hausse de plus d’un tiers depuis 2010 – davantage chez les femmes (9,5 jours) que chez les hommes (8 jours). Les professions les moins qualifiées et les plus exposées aux contraintes physiques et au stress sont les plus touchées.
Des coûts aussi pour les salarié·es
Le rapport indique que ces absences pour raisons de santé occasionnent des coûts chiffrés en 2022 à 12,7 milliards de francs, financés à 61,6 % par les employeurs, 36,4 % par les assurances perte de gain (LCA) et 2 % par la LAMal. Si le Conseil fédéral évalue les charges supportées par les entreprises, l’USS rappelle qu’il « reste en revanche muet sur les coûts, pourtant considérables, supportés par les travailleuses et travailleurs. » En 2022, ceux-ci sont estimés à 4,2 milliards de francs, soit 1 100 francs par salarié·e. Une grande partie de cette somme est financée par les salarié·es eux-mêmes au travers des primes d’assurance. S’y ajoutent des pertes salariales sensibles. L’indemnité en cas de maladie ne couvre généralement que 80 % du salaire.
Derrière le constat chiffré, une grande divergence existe entre représentants des patrons ou ceux des salariés sur la manière de faire baisser ces atteintes à la santé et de réduire ces absences. Du côté de l’USS, on déplore que le rapport décrive les symptômes budgétaires, sans jamais interroger l’origine des maladies. Ces hausses sont avant tout à chercher du côté de « la pression au travail [qui] s’est intensifiée » et de la dégradation des conditions de travail devenues « éprouvantes » : pression du temps, manque de personnel, horaires irréguliers et disponibilité permanente. Pour elle, « les travailleurs et travailleuses des professions physiquement ou psychiquement exigeantes, comme la vente, la construction, le transport, la santé, le social ou de nombreux services, sont particulièrement concernés. [...] Les entreprises doivent garantir des effectifs suffisants, prévoir des plans de service fiables, assurer le respect strict des durées de travail et de repos, ainsi que mettre en œuvre des mesures efficaces contre la pression excessive liée au temps et à la performance. » Pour l’USS, l’État doit agir lui aussi. C’est pourquoi elle demande « un renforcement significatif des mesures d’application et de prévention. »
Pour les entreprises, l’accent n’est pas mis sur les causes de la maladie, mais sur les abus supposés de certains travailleurs qui obtiendraient trop facilement des certificats médicaux auprès des médecins qui les délivreraient de plus en plus souvent de manière frauduleuse. En ce sens, la conseillère nationale UDC thurgovienne qui a lancé le postulat à la base de ce rapport, l’entrepreneure Diana Gutjahr, avait lancé une motion – acceptée en mars au National – demandant un assouplissement du secret médical pour lutter contre les certificats médicaux dits de complaisance. Le Conseil fédéral s’oppose à cette idée, jugeant que les outils légaux existants suffisent. Le corps médical et la FMH s’y opposent aussi.
Chasser les malades ou soigner le travail ?
Le rapport du Conseil fédéral a le mérite de tenter de proposer des mesures visant à empêcher ou à réduire les absences au travail et à favoriser activement le processus de retour. Il évoque – malheureusement sans trop développer – des mesures louables axées sur l’environnement de travail « consistant à aménager les conditions de travail de telle sorte que les travailleurs se sentent moins exposés aux situations de stress. »
Ce que l’on constate sur le terrain, ce n’est pas la mise en place affirmée de mesures allant vers une protection de la santé. Dans les transports publics vaudois, des collègues témoignent de médecins-conseils prononçant l’inaptitude au volant sans aucune obligation de reclassement pour l’entreprise, ou à l’inverse renvoyant au travail des personnes manifestement inaptes, au mépris de la sécurité des usagers comme de la santé du personnel. L’étude de cohorte TRAPHEAC, menée par Unisanté avec le SEV, montre où chercher les causes touchant la santé du personnel de conduite dont un tiers est en épuisement marqué (stress professionnel sévère), la moitié touchée par des troubles du sommeil et les deux tiers souffrant de douleurs à la nuque et au bas du dos.
Des réponses existent, en dehors de la traque aux malades : la rente-pont AVS que le SEV revendique aux tpg pour une sortie de carrière digne facilitant les départs en retraite anticipée tout en protégeant les futures rentes, le modèle de reconversion interne en place aux CFF en cas de maladie longue durée ou d’accident, ou des mesures aussi concrètes que des toilettes accessibles, de vrais locaux de pause et des amplitudes de service limitées à dix heures, dont Unisanté démontre l’effet mesurable sur le stress et la fatigue au volant. Reste à convaincre les employeurs d’investir dans l’organisation du travail – effectifs, horaires, ergonomie – plutôt que dans le soupçon envers celles et ceux que ce travail rend malades.
Yves Sancey; photo: Mohamed Hassan / Pixabay
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