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Le vice-président Manuel Avallone s’exprime sur les gros dossiers que le SEV négocie actuellement avec les CFF

« Le personnel CFF est inquiet »

Echec des négociations salariales, démarrage imminent des négociations de la CCT et, dans le pipeline, d’autres poids-lourds à traiter comme la Caisse de pensions, la réorganisation d’Infrastructure et l’avenir de Cargo : qu’attendre du partenariat social avec les CFF ces prochains temps ?

Manuel Avallone

contact.sev : Il n’a pas été possible de parvenir à un accord avec les CFF dans les négociations salariales. Où en est-on aujourd’hui 23 décembre, avec la perspective de se retrouver devant le tribunal arbitral ?

Manuel Avallone : Nous allons formellement saisir le tribunal arbitral à mi-janvier ; il devra ensuite être constitué. Nous allons désigner nos représentants et faire des propositions pour la présidence. Nous sommes aussi en train de rédiger notre requête et devrons encore la soumettre à la Communauté de négociations. Nous nous attendons à ce que des pourparlers soient ensuite engagés. Selon la CCT, la décision doit tomber jusqu’à mi-avril.

Quelle a été ton impression lors des négociations salariales : comment était l’ambiance ?

Pour ma part, j’ai clairement ressenti que les CFF ne voulaient pas accorder une augmentation générale des salaires. Ils n’ont offert qu’une prime unique de 300 francs pour l’année 2009 et la mise à disposition de 0,4 % de la masse salariale pour les augmentations individuelles liées au système. Ils ne se sont pas montrés prêts à accorder une augmentation générale à toutes les collaboratrices et à tous les collaborateurs. La position des CFF est : « Les salaires des employés CFF sont très bons, ils peuvent encore endurer quelque chose. »

Avec la Communauté de négociations, tu es entré en négociations en exigeant le maintien du pouvoir d’achat du personnel. Cela semble ne plus être une revendication réaliste.

La situation est très difficile car il est clair pour les CFF que l’opération Caisse de pensions est lancée : la Confédération paie un tiers (les 1 148 millions de francs que le Conseil fédéral a annoncé), les CFF mettent un tiers, également environ un milliard et le personnel doit contribuer pour le dernier tiers, soit un milliard de plus. Cela prendra la forme d’une cotisation d’assainissement de 2 % dès le début de 2010 ; elle diminuera ensuite dès le milieu de l’année à cause du relèvement de l’âge de calcul des rentes. Les CFF l’admettent, c’est une réalité pour eux. Concrètement, les collaboratrices et collaborateurs perdront du pouvoir d’achat. C’est justement ce que nous voulions éviter parce qu’il est stupide d’affaiblir le pouvoir d’achat des consommateurs en période de crise ; cela provoque une spirale descendante.

Considères-tu comme un échec pour la Communauté de négociations qu’aucun résultat n’ait pu être atteint ?

Quelle aurait été l’alternative ? Ou nous acceptions la proposition des CFF ou nous aurions dû mettre sur pied une gigantesque mobilisation. Cela nous a semblé des plus problématique dans la situation économique actuelle, de plus juste avant Noël. Gardons nos forces pour les conflits plus importants qui pourraient survenir. En outre le recours au tribunal arbitral est prévu dans la CCT, il n’y a donc rien d’aberrant. Nous croyons aux chances de parvenir à une solution acceptable devant ce tribunal.

Qu’attends-tu concrètement du tribunal arbitral ?

J’attends que le tribunal arbitral règle la question du pouvoir d’achat pour éviter que la crise retombe sur le dos du personnel.

Parlons des CFF en général. Si on excepte les négociations salariales et la CCT, qu’est-ce qui te préoccupe le plus en ce moment ?

Les CFF se trouvent dans une situation très inconfortable. Il y a toute la thématique de la Caisse de pensions qui va nous préoccuper massivement pendant des années. Les actifs sont touchés car ils voient leur prévoyance vieillesse se détériorer. De plus, les pensionnés attendent une compensation du renchérissement depuis 2004 et ils vont devoir attendre encore longtemps avant de recevoir quoi que ce soit. Sauf bien sûr si la Confédération règle enfin sa dette. Cela fait de l’ombre à tout ce que le personnel réclame: les CFF sont maintenant dans une situation de ne pas avoir d’argent et de devoir en quémander, ce qui fait que tout ce que nous demandons est systématiquement refusé avec cet argument.

Il y a beaucoup d’agitation à Infrastructure. Qu’est-ce qui se passe ?

Le nouveau chef Infrastructure a fait effectuer un audit du réseau. Celui-ci montre que ce réseau est encore actuellement en bon état. Il pourrait toutefois se retrouver dans une situation critique là où il est difficile de maintenir le standard habituel sans augmenter massivement l’entretien. Nous parlons d’un milliard supplémentaire que la Confédération aurait dû mettre à disposition. Les CFF n’ont pas obtenu cette somme dans la nouvelle convention de prestations avec la Confédération. Cela amène encore davantage d’incertitude au sein de la Division. Infrastructure a lancé deux projets : Best Infrastructure Overhead et Infrastructure 2014. Il est question actuellement d’économiser 50 millions de francs par des suppressions de postes, ce qui correspond à 300 à 350 postes à plein temps. Ceci aussi montre que les mesures d’économies seront à charge du personnel, comme nous l’avons vu dans les négociations salariales.

Qu’attends-tu à l’avenir de CFF Cargo ?

On sait que CFF Cargo aurait besoin d’un partenaire qui soit prêt à investir de l’argent dans l’entreprise. Mais les solutions envisagées avec les chemins de fer allemands et français ont maintenant capoté. On ne sait pas actuellement s’il y a une alternative, il y a donc un grand point d’interrogation. Voila pour les gros dossiers ; le contexte est donc préoccupant et nous sentons parmi le personnel une grande insécurité et une sorte de colère contre l’entreprise qui se comporte tout à coup comme une entreprise sans-le-sou.

Les CFF se montrent-ils plus mauvais qu’ils ne sont ?

C’est bien un peu ce qui se passe en ce moment. Les CFF sont cependant, sur le plan mondial, une des meilleures entreprises de transport public. Ils disposent encore – je souligne : encore – d’un personnel hyper motivé, qui connait son affaire, qui vit pour son entreprise et s’engage à fond. Les CFF profitent du contexte économique pour se lamenter et jouer les nécessiteux auprès de la politique et du grand public. Je suis toutefois convaincu que les CFF sont une bonne entreprise bien dans leur peau. Ils vont aussi démarrer l’année prochaine avec un bénéfice appréciable.

2010 maintenant. Laissons encore la CCT de côté. Quels sont les autres dossiers ?

Ce sont toujours les trois mêmes : le plus important est l’assainissement de la Caisse de pensions qui doit être débattu au Parlement. Nous revendiquons 3,4 milliards, la Caisse de pensions serait ainsi correctement remise à flots. Ce n’est pas quelque chose qu’on négocie entre partenaires sociaux, la décision sera politique ; nous cherchons à convaincre le Parlement par tous nos moyens. Il y a ensuite la réorganisation de toute la division Infrastructure ; c’est un processus énorme dans lequel nous voulons nous impliquer. Le troisième dossier est celui de Cargo où le Conseil d’administration doit décider l’année prochaine de la suite des opérations.

Les CFF, dans un contexte aussi complexe, veulent encore négocier une nouvelle CCT. Est-ce réaliste ?

Oui, si on veut poser encore plus de mines dans le terrain … Nous sommes entourés de signes de démantèlement : suppression de places de travail, chômage partiel, chômage. Si on veut négocier maintenant une CCT, les conflits sont programmés. Nous trouvons qu’on ne devrait rien précipiter. On peut continuer à fonctionner avec la CCT actuelle, on peut mettre à profit l’année qui vient pour examiner les gros morceaux comme le système des salaires avec tout ce qui tourne autour. Il y a aussi des points que nous voudrions voir réglés dans la nouvelle CCT. Toutefois, si nous analysons le contexte, ce n’est pas pressant, cela surchargerait le bateau.

On travaille déjà sur le système des salaires. Est-ce que c’est en bonne voie ?

Sur la base du système en tant que tel, cela ne donnera pas un mauvais résultat. C’est en soi une affaire technique qu’on peut résoudre avec un ordinateur. La discussion tournera autour de la valeur du travail ; quelle est la valeur d’un travail donné et combien doiton payer pour cela ? Nous n’accepterons pas que la valeur soit répartie de bas en haut. De plus, il est important pour nous que l’évaluation personnelle telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui disparaisse et qu’on introduise un système qui motive les collaborateurs et collaboratrices et pas qui les frustre, un système qui ouvre aussi des perspectives. L’entretien devra également s’orienter sur le développement personnel et pas sur la rétribution. C’est cela qui compte pour nous. Nous demandons en outre que les négociations salariales portent effet au 1er janvier et plus au mois de mai ; finalement les directives définissant un quota salarial doivent être supprimées. Il n’est pas admissible que l’on doive conduire des négociations salariales annuelles au sujet d’augmentations auxquelles les collègues ont droit de par le système. L’entreprise est responsable de son bon fonctionnement.

Seulement ça, c’est déjà un gros morceau. Ne serait-ce pas intelligent de clarifier ces points avant d’entamer les négociations de la CCT ?

Il serait judicieux de se prendre le temps de clarifier les points ouverts et de trouver des solutions acceptables pour les deux parties, faute de quoi le conflit est programmé. Nous en avons fait l’expérience avec Salsa. On devrait discuter de tous ces points en détail et clarifier ce qui doit l’être avant de s’attaquer à la CCT dans son ensemble.

Interview : Peter Moor/Hes

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